Le coranovirus, une histoire que l’on aurait pu prévoir

En 2016, l’écrivain sud-africain Deon Meyer a publié un roman 1 dans lequel il imagine qu’une fièvre provoquée par un coronavirus, sans doute d’origine animale, atteint rapidement tous les pays de la planète. Ce virus-là semble aussi contagieux que notre Covid-19 mais nettement plus mortel et, rapidement, ce sont toutes les infrastructures qui s’écroulent faute de personnel aux commandes. La production industrielle mais aussi les gouvernements, les services publics, les médias, les transports, l’éducation, la santé et … les centrales nucléaires qui pètent les unes après les autres. Seule une petite minorité survit pour des raisons génétiques qui ne font pas le tri entre les classes sociales ou les ethnies. Deon Meyer imagine alors les choix que vont faire les humains survivants pour refaire société et les variantes sont nombreuses, entre communalisme libertaire et violence de la compétition de tous contre tous. Quoiqu’il en soit, ce roman montre à quel point l’existence des zoonoses, ces maladies d’origine animale, et des dangers qu’elles font courir à l’humanité est connue, documentée depuis longtemps.

Les chercheurs qui ont travaillé sur le SARS-CoV dès 2002 avaient commencé à explorer ces nouvelles familles de virus, à les classer et les caractériser, afin d’être prêts pour réagir à l’émergence de nouvelles variantes. Ils avaient identifié plusieurs types de menace dont les flavivirus et les coronavirus. La crise de 2008 est passée là-dessus et les crédits de recherche se sont asséchés. Et ils ont aujourd’hui la tristesse de constater à quel point leurs projets de recherche étaient pertinents. Zika en 2015 (un flavivirus) et CoVid-19 en 2019 sont venus confirmer toutes leurs craintes.

Ce n’est donc pas par hasard que nous nous faisons surprendre par ce coronavirus mais bien parce que les orientations en matière de recherche de nos gouvernants ont délaissé tout ce qui relève de la recherche fondamentale au profit de la rentabilité immédiate. Un non-sens.

Prévention sanitaire et néolibéralisme

D’une manière générale, il y aurait beaucoup de naïveté à croire que la crise actuelle avec tous les lacunes qu’elle a révélées (retard à la décision de confinement, traitements médicaux, masques, gel hydroalcoolique, lits de réanimation, respirateurs, personnel soignant, tests de dépistage) est le résultat d’erreurs de gestion, de maladresses accumulées. C’est une organisation volontaire de la pénurie, une mise en concurrence structurelle du système néolibéral qui nous a été imposé depuis un demi-siècle.

En matière de santé, nous le disions dans le programme de Bordeaux en Luttes, une politique de prévention « s’alerte et protège la population de toutes les formes de pollutions ». Comment prévoir ? En organisant des stocks de médicaments, des stocks de matériel médical, en finançant plus de lits d’hôpitaux qu’il y a de malades, en prévoyant du personnel de remplacement statutaire. Bref, tout le contraire d’une gestion tendue, à zéro stock et visant la réduction du personnel et la précarisation à outrance. Comment prévenir ? En s’opposant à la destruction des écosystèmes, aux pollutions de notre air et de notre eau, aux pulvérisations de pesticides, à tout ce qui fragilise la biodiversité et notre environnement. Une politique de prévention devrait à ce titre tirer la sonnette d’alarme pour dénoncer le grand déménagement du monde qui provoque des déplacements sans fin de marchandises tout en mettant en péril les productions locales. Elle devrait s’alerter de la malbouffe, de la publicité éhontée faite pour tous ces produits alimentaires industriels qui provoquent tant de maladies. En France, patrie des chaînes internationales d’hypermarché (Carrefour, Auchan…), on estime qu’environ 30 % de la population souffre de maladies chroniques (surpoids, diabète, …) pour un coût social de plus de 20 milliards d’euros (estimation de 2012) 2. Une politique de prévention en matière de santé pilotée par un régime démocratique devrait commencer par s’attaquer à ces maladies co-responsables de nombreux décès attribués au Covid-19. Et nous constatons que c’est tout le contraire qui se passe.

La concurrence de tous contre tous

Le système néolibéral dont E. Macron se veut le chantre (mais qui était déjà l’idéal de Sarkozy et Hollande) organise tout le contraire : il a éliminé les stocks, les « surplus » de lits, les personnels supplémentaires pour flexibiliser, rendre mobile, mettre en concurrence, en tension, tous les étages de la société. Ce n’est pas par négligence que Marisol Touraine a laissé fondre le stock de masques c’est parce que le dogme du zéro stock, du flux tendu, était déjà à l’œuvre.

On arrive aujourd’hui à cette contradiction dans laquelle le gouvernement s’empêtre chaque jour un peu plus et que Barbara Stiegler 3 dans un récent entretien à Marianne 4, résume ainsi :

« Cette crise sanitaire oblige le néolibéralisme à se dédire de manière spectaculaire, au moins provisoirement. Alors que son agenda est de transformer l’espèce humaine pour l’adapter à un monde ouvert, dans lequel les flux sont censés s’accélérer sans cesse, il se trouve soudain contraint d’imposer aux populations le décret inverse, celui de s’adapter à un monde fermé, ralenti et figé, à un monde de stase et de clôture ».

Lutter contre la prédation du monde économique sur nos vies, contre les pressions de Pénicault envers l’inspection du travail, contre les injonctions du patron de la Poste ou les menaces envers les sections syndicales qui exigent l’application des mesures sanitaires élémentaires est indispensable. Oui, nos vies valent bien plus que leurs profits.

Pour déconfiner il faut dépister

Mais nous ne devons pas nous résigner non plus à la fatalité d’un confinement qui de toute évidence, n’a pas plus de raisons de s’arrêter en mai qu’en juin ou à la St Glinglin, s’il se confirme que nous sommes très loin de l’immunité collective voire même que celle-ci n’existe pas puisque très peu de patients guéris auraient formé des anticorps.

Il n’y a qu’une seule solution pour déconfiner : se laver les mains bien sûr, équiper tout le monde de masques de qualité, et d’abord tous les personnels soignants ou les salariés en contact avec la population, c’est évident. Mais, avant d’envoyer les enfants à l’école, il faut tester tout le monde, tester et retester, isoler en quatorzaine les porteurs de virus sains ou peu malades en réquisitionnant des hôtels pour ça, hospitaliser tous les malades dans un état plus grave bien sûr (même âgés, ce qui ne semble pas être systématiquement le cas).

Six fois moins de morts en Allemagne

Alors que depuis la crise grecque notamment, nous ne passons pas une semaine sans qu’un piètre économiste (ou un minable commentateur médiatique) ne nous brandisse le modèle allemand de saine gestion, où sont ces commentateurs aujourd’hui pour nous vanter la gestion de l’épidémie outre-Rhin ? Il y a eu pourtant là-bas aussi des problèmes d’approvisionnement en masques. Mais, au 20 avril on comptait 20 000 morts en France pour 66 M d’habitants (3 pour 10 000) alors qu’en Allemagne on en comptait 4500 pour 83 M d’habitants (0,5 pour 10 000). C’est le même virus, dans des sociétés de niveaux de vie comparable (selon Eurostat, il y avait même, en 2017, 9,5 % de travailleurs pauvres en Allemagne contre 8 % en France), mais en Allemagne, il tue 6 fois moins qu’en France !!!

Il semblerait qu’outre Rhin, malgré le néolibéralisme qui y fait à peu près les mêmes ravages, la culture hygiéniste ou tout simplement le bon sens ait donné la priorité à un truc assez simple à comprendre, sans avoir fait de thèse d’épidémiologie. Pour éviter de confiner tout le monde, il faut savoir qui est porteur du virus. Et contrairement au Moyen Âge qui ignorait tout des mécanismes de transmission de la peste, la médecine moderne a identifié les virus, a réussi leur séquençage génétique et la mise au point de tests de dépistage.

Voilà le programme tout tracé ; dépister massivement, isoler tous ceux qui ont besoin de l’être, redépister. Un fiasco analogue à celui des masques serait inacceptable, un fiasco dont les enfants retournant à l’école seraient les cobayes !!! Nous exigeons de tous ceux qui n’ont que le mot innovation à la bouche pour faire taire nos revendications de justice sociale, qu’ils innovent et s’engagent à tous les niveaux nationaux, régionaux (ARS), et locaux pour organiser un véritable dépistage massif.

1Traduit en français et publié au Seuil en 2017, L’année du lion. Disponible en version électronique à 9,50€.

2LoIc Purd’homme, Malbouffe, un député met les pieds dans le plat, Thierry Souccar éditions, 2019.

3Barabara Stiegler, philosophe, université de Bordeaux Montaigne, auteur de “Il faut s’adapter : sur un nouvel impératif politique”

4Entretien publié le 15/04/2020

Sylvie Nonny.

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